Culture Agile · Chapitre 08 sur 9

Simple à comprendre, difficile à pratiquer Ce qui reste quand on garde les outils agiles et qu'on perd les boucles d'apprentissage

Sujet Dark Agile, certifications, SAFe Sources Manifeste 2001, Scrum Guide 2020

Pourquoi ce sujet. Les 4 valeurs et les 12 principes se lisent en 10 minutes. Le Scrum Guide fait 13 pages. La difficulté commence dans les décisions quotidiennes. Certaines organisations installent les rendez-vous et les outils tout en retirant les moments où elles apprennent quelque chose.

À la fin de ce chapitre

  1. Dire pourquoi la difficulté n'est pas dans la compréhension, et où elle est.
  2. Nommer ce qu'une certification atteste, et ce qu'elle n'atteste pas.
  3. Citer une boucle d'apprentissage et dire ce qu'on perd quand on la supprime.
  4. Poser la question de contrôle sur un dispositif agile qu'ils connaissent, chez eux ou ailleurs.

Où est la difficulté

Le corpus est court. C'est la pratique qui coûte.

Le manifeste fait 2 pages : 4 valeurs, 12 principes. Le Scrum Guide de 2020 fait 13 pages, rôles et rendez-vous compris. Un après-midi de lecture attentive suffit à couvrir l'ensemble du texte de référence.

La difficulté est ailleurs. Elle est dans ce qu'on fait un mardi matin quand la démo montre que la fonctionnalité ne sert à personne, quand une équipe dit qu'elle ne tiendra pas la date, quand une rétrospective désigne une décision de direction comme le principal frein. Ces situations demandent un jugement qu'aucun texte ne donne, et le texte ne prétend pas le donner.

La formulation

L'Agile est simple à comprendre et difficile à pratiquer. Ça vaut aussi pour le piano, la conduite d'un entretien difficile et la cuisine. Personne n'a jamais appris ces choses en lisant.

Ce qu'une certification atteste

Une certification Product Owner ou Scrum Master se passe après 2 jours de formation. Elle vérifie qu'une personne connaît le cadre : les rôles, les rendez-vous, les artefacts, le vocabulaire. C'est un contenu réel, et le vérifier a du sens.

Ce qu'elle ne mesure pas : la capacité à tenir une priorisation devant un dirigeant qui veut tout, à dire non à un commercial, à animer une rétrospective où quelqu'un accuse quelqu'un d'autre, à décider ce qu'on retire du sprint le jeudi. Ces gestes s'apprennent en situation, avec des erreurs, et ils prennent des mois.

Un PO certifié qui n'a jamais arbitré et un PO non certifié qui arbitre depuis 3 ans ne font pas le même métier. Le second est plus utile à une équipe.

Agile ne veut pas dire improviser

L'incertitude demande plus de discipline, pas moins.

Une objection courante : sans spécification écrite ni plan à 18 mois, on travaille à l'estime. C'est l'inverse qui est demandé. Quand on ne peut pas savoir à l'avance quelle est la bonne solution, la seule façon d'avancer est de vérifier souvent où on en est.

Ça veut dire livrer quelque chose d'utilisable toutes les 2 semaines, le montrer à de vraies personnes, écouter ce qu'elles en font, et changer la suite en conséquence. Tenir ce rythme demande une rigueur que peu d'organisations ont : tests automatisés pour livrer sans casser, définition de fini partagée, discipline de réunion, et surtout l'acceptation d'apprendre qu'on s'est trompé.

Le cycle en V permet de repousser la mauvaise nouvelle à la recette. L'Agile la fait arriver toutes les 2 semaines. C'est plus exigeant à vivre.

La confusion à défaire

« Agile » et « pas de documentation » sont deux choses différentes. Le manifeste dit qu'un logiciel qui fonctionne compte plus qu'une documentation exhaustive, et il ajoute explicitement que les éléments de droite gardent de la valeur.

On écrit moins de spécifications en amont. On écrit plus de tests, plus de critères d'acceptation, et on se parle davantage.

« On fait Scrum, sauf que… »

Ce qui disparaît quand on retire un rendez-vous.

Scrum a peu de règles, et chacune existe pour une raison. La phrase qui commence par « on fait Scrum, sauf que » est suivie, presque toujours, de la suppression d'un endroit où l'équipe apprenait quelque chose.

Ce qu'on retireCe qu'on croit économiserCe qu'on perd
Pas de PO disponiblele temps d'une personne occupée ailleursl'arbitrage de priorité. L'équipe le fait à sa place, sur des critères techniques
Pas de revue1 heure toutes les 2 semainesle retour des personnes qui utilisent. On apprend à la mise en production
Pas de rétrospective1 heure toutes les 2 semainesle seul moment où l'équipe change sa façon de travailler
Pas de definition of doneune discussion péniblel'accord sur ce que « fini » veut dire. Chaque fin de sprint le renégocie
Sprints à périmètre imposérien, on garde l'engagementla capacité à retirer du périmètre. Il ne reste que la qualité à sacrifier

Un cadre allégé de ses boucles de retour garde ses réunions et perd sa fonction. L'équipe continue de faire le Daily et le sprint, et personne n'apprend plus rien de nouveau.

Réflexe

Devant un « sauf que », se demander : qu'est-ce qu'on apprenait à ce moment-là, et où est-ce qu'on l'apprend maintenant ?

Dark Agile et le passage à l'échelle

Les mêmes outils, retournés vers le contrôle.

Le Dark Agile décrit une organisation où le dispositif agile est complet et où chaque élément sert à surveiller l'exécution.

L'outilSa fonction d'origineSon usage retourné
Dailyl'équipe se coordonne entre elle, 15 minuteschacun rend compte au manager de ce qu'il a fait hier
Vélocitél'équipe prévoit ce qu'elle peut prendre au prochain sprintindicateur de productivité, comparé entre équipes
Sprintune boucle de retour de 2 semainesune série de petites échéances à tenir
Backlogles options ouvertes, réordonnées à chaque fois qu'on apprendla liste des tâches à exécuter dans l'ordre
Rétrospectivel'équipe change sa façon de travaillerun tour de table où on ne parle pas des causes réelles

Aucun de ces retournements ne demande de mauvaise intention. Un manager qui a passé 15 ans à suivre l'avancement voit dans le Daily un point d'avancement, et dans la vélocité un indicateur. Il utilise l'outil qu'il a sous la main avec les réflexes qu'il a.

La vélocité en donne l'exemple le plus net : dès qu'elle est observée comme mesure de performance, elle monte. Les équipes estiment plus large, et le chiffre augmente sans qu'une ligne de plus soit livrée. Le sujet est traité pour lui-même dans « la perversion des indicateurs ».

SAFe

SAFe organise l'Agile sur plusieurs dizaines d'équipes. Le besoin est réel : coordonner 200 personnes demande autre chose que 3 équipes de 7. La difficulté est dans ce que la réponse ajoute : des niveaux de planification, des rôles de coordination, des instances d'arbitrage, un calendrier commun trimestriel.

Une organisation qui a mis 3 ans à raccourcir ses boucles de décision peut, avec ce type de dispositif, les rallonger à nouveau. Ça ne condamne pas SAFe, ça donne le point à surveiller : après installation, est-ce qu'une équipe met plus ou moins de temps qu'avant à changer d'avis sur ce qu'elle construit ?

Le critère, en une question

Est-ce que l'organisation se sert de l'Agile pour apprendre et corriger ses décisions, ou pour faire exécuter un plan déjà arrêté ?

La question se pose à un prestataire, à un cadre installé, et à sa propre équipe dans 6 mois.

Pour aller plus loin