Culture Agile · Chapitre 01 sur 9

Estimer n'est pas s'engager Comment on estime en Agile, et quels réflexes hérités cela bouscule

Sujet Comment on estime en Agile Source Kniberg — PO in a Nutshell

À la fin de ce chapitre

  1. Dire la différence entre une estimation et un engagement, avec ses propres mots.
  2. Nommer les deux niveaux, sprint et release, et dire pourquoi la précision n'est pas la même.
  3. Reformuler une demande de date en une question à laquelle une équipe peut répondre honnêtement.
  4. Citer les variables sur lesquelles on peut jouer quand la date ne tient pas.
  5. Nommer un réflexe qu'ils avaient sur l'estimation, et dire d'où il vient.

Le nœud

Poser la distinction. Tout le reste en découle.

Une estimation est une probabilité. Un engagement est une promesse.

Les deux se prononcent avec les mêmes mots, « ce sera prêt en mars », et se ressemblent assez pour être confondus. Leur nature diffère sur quatre points.

EstimationEngagement
Natureprobabilité, révisablepromesse, contractuelle
Se périmeà chaque nouvelle informationnon, elle tient
Qui la portecelui qui produitcelui qui décide
Se révisec'est son fonctionnement normalc'est une rupture

Le glissement. L'estimation est produite par l'équipe, elle remonte, elle est transmise à un tiers : client, investisseur, board. À un moment de la chaîne, elle change de nature sans que personne ne l'ait décidé. Elle part comme une probabilité, elle arrive comme une promesse.

Les deux niveaux d'estimation

Une estimation n'a pas la même précision selon ce qu'elle porte.

SprintRelease
Objetce qui est embarqué maintenantce qui reste à faire
Horizoncourt, bornélong, mouvant
Précisionserréefourchette large
Ce qu'on annonceun objectifdeux bornes
Artefactsprint backlogrelease plan

Pourquoi la précision diffère. Au sprint, le périmètre est petit, connu, découpé, et l'équipe vient de le regarder en détail. À la release, le périmètre est grand, partiellement inconnu, et il changera avant d'être atteint, d'autant plus dans une entreprise qui pivote pour s'adapter à son marché.

L'erreur qui coûte cher

Prendre une estimation de niveau release, en retenir la borne optimiste, et la lire avec la précision d'un sprint.

Une date honnête devient un engagement impossible sans que personne ne mente à aucune étape. C'est ce qui rend ce mécanisme si difficile à voir de l'intérieur.

Le burn-up, pour dessiner l'incertitude

Le burn-up
périmètre visé optimiste pessimiste la réalité la réponse delivered stories (output) time

Deux droites, pas une. La verte est la tendance optimiste, la rouge la pessimiste, et la réalité se situe entre les deux. Prolongées jusqu'au périmètre visé, elles donnent deux dates. La réponse est cet intervalle.

« The gap between these lines is of course related to how wavy and unpredictable your velocity is. » Henrik Kniberg

L'écart entre les deux droites est l'information : il mesure un contexte incertain, pas une équipe mauvaise. On le resserre en levant l'incertitude, par des prototypes ou des expériences. Demander des estimations plus fermes ne le resserre pas.

L'incertitude se resserre avec le temps

Cet écart diminue avec le temps. Les premiers sprints sont les plus imprévisibles : mise en place, découverte technique, équipe qui se forme, choix produit encore ouverts. Ensuite la vélocité se stabilise, chaque sprint livré ajoute une donnée réelle, et la fourchette se referme.

Ce qu'il faut en retenir

On s'engage quand on sait.

Une équipe agile s'engage. Ses engagements deviennent plus précis à mesure qu'elle apprend. Refuser une date ferme au sprint 1 et la donner au sprint 8 est le fonctionnement normal.

« Knowledge is the opposite of risk. » Henrik Kniberg

Vocabulaire à installer

Les trois questions

01 · « Quand pourrons-nous avoir cette fonctionnalité ? »
fixed scope entre les deux delivered stories time

Le périmètre est fixé, la date est la variable. Réponse : « entre telle et telle date », les deux points où les tendances croisent le scope.

02 · « Qu'est-ce qu'on aura à Noël ? »
fixed time entre tantet tant delivered stories time

La date est fixée, le périmètre est la variable. Réponse : « entre tant et tant de stories », les deux hauteurs où les tendances croisent l'échéance.

03 · « Peut-on avoir tout ça, pour Noël ? »
fixed scope fixed time optimiste pessimiste hors d'atteinte baisserle scope reculer la date on ne remonte pas le temps delivered stories time

Les deux sont fixés, il n'y a plus de variable. Le point visé tombe au-dessus de la droite optimiste : il est hors d'atteinte. Réponse : « non, désolé, ce n'est pas possible ».

Deux mouvements restent possibles : baisser le périmètre ou reculer la date. Remonter le temps n'existe pas.

Ce qui est fixéLa question posableLa réponse honnête
le périmètrequand ?une fourchette de dates
la datequoi ?une fourchette de périmètre
les deux—« non, désolé, ce n'est pas possible »

La troisième ligne est celle qui compte. Une équipe à qui on fixe le périmètre et la date n'a plus qu'une seule variable pour absorber l'écart, et cette variable est la qualité. Elle bouge sans que personne ne l'annonce.

Quand la date approche : réduire le périmètre d'abord, avant d'étendre les délais. Livrer moins à la date, au lieu de tout, plus tard. Ça suppose un backlog priorisé, donc quelqu'un qui a décidé de ce qui compte le plus.

Les variables d'ajustement

Quand l'écart apparaît, il faut bouger quelque chose. Quatre candidats, qui ne se valent pas.

VariableEffetVerdict
Périmètreimmédiat, réversiblece qu'on bouge en premier, à condition d'avoir priorisé
Dateimmédiat, coûteux en confiance externepossible, mais s'use vite : on ne repousse pas trois fois
Ressourceslent, parfois négatif à court termele plus lent : un nouvel arrivant ralentit l'équipe avant de l'accélérer
Qualitéimmédiat, invisible, différébloquée, voir ci-dessous

Pourquoi la qualité ne se règle pas

Elle en a pourtant toutes les apparences : on peut la baisser et gagner du temps tout de suite. C'est précisément ce qui la rend dangereuse.

Qui est responsable de la date

Celui qui arbitre le périmètre. La responsabilité de la date appartient à qui peut décider ce qu'on ne fera pas, c'est-à-dire au Product Owner.

« The most important job of the product owner is to decide what NOT to build, and taking the consequences of that decision. » Henrik Kniberg

Les réflexes qu'on vient de bousculer

Réflexe à examiner · 01 « Une date annoncée est une date promise. »

D'où il vient : de la production industrielle, où l'on fabrique une chose déjà connue. Quand le produit est spécifié d'avance, la date est calculable, et la promettre est raisonnable.

Ce que l'Agile en fait : il garde la date et sépare deux actes, prévoir (l'équipe, avec une fourchette) et adapter (celui qui arbitre le périmètre).

Réflexe à examiner · 02 « Une fourchette large, c'est une équipe qui se protège. »

D'où il vient : d'une lecture de l'estimation comme un engagement négocié. Dans une négociation, une marge large est une position de repli.

Ce que l'Agile en fait : la largeur devient une mesure de l'incertitude, pas de la prudence. Une équipe qui donne une fourchette étroite sur un sujet inconnu se trompe.

Réflexe à examiner · 03 « Si on ne fixe pas la date, rien ne sort. »

D'où il vient : de l'idée que la pression temporelle fait avancer le travail. Réflexe taylorien, où le rythme se contrôle depuis l'extérieur.

Ce que l'Agile en fait : il fixe une cadence courte et répétée. Le sprint donne le rythme, la date de release cesse d'être la seule contrainte.

Le plus difficile à lâcher : il a souvent marché, et il donne un sentiment de contrôle réel.

Réflexe à examiner · 04 « On ne peut pas travailler sans savoir où on va. »

D'où il vient : d'une confusion entre ce qu'on cherche à obtenir et la liste des étapes pour y arriver.

Ce que l'Agile en fait : il garde le but (la Vision) exigeant et stable, et rend les étapes révisables. Le cadre existe toujours, il porte sur autre chose.

Si on a le temps

Ressources