Culture Agile · Chapitre 02 sur 9

Lire le manifeste comme un cap D'où vient le manifeste, ce qu'il dit, et ce qu'il ne dira jamais

Sujet Le manifeste Agile et son histoire Source agilemanifesto.org · manifesteagile.fr

Pourquoi ce sujet. « Agile » circule sans que le texte d'origine ait jamais été lu. Le mot est donc rempli par ce que chacun en a entendu ailleurs : des sprints, des post-its, une réunion debout. Lire le texte remet tout le monde devant la même page, et fait apparaître que ce qu'on croyait être des règles agiles n'y figure pas.

À la fin de ce chapitre

  1. Dire pourquoi le manifeste ne contient aucune méthode, en une phrase.
  2. Citer les 4 valeurs et dire ce que « plus que » change par rapport à « au lieu de ».
  3. Relier une pratique vécue dans la journée à une valeur et à un principe.
  4. Formuler le renversement prévoir puis contrôler → faire, observer, apprendre, adapter, avec leurs mots.
  5. Nommer ce que le manifeste déplace du côté de l'autorité et de qui décide.

Ce qui n'allait pas

Dans les années 90, le développement logiciel a la réputation d'un métier qui ne tient pas ses promesses. Deux textes installent ce constat.

Fred Brooks, No Silver Bullet, 1986. Brooks avait dirigé le développement d'OS/360 chez IBM. Sa thèse : la difficulté du logiciel est essentielle, elle tient à la nature de ce qu'on fabrique, pas aux outils. Donc aucune méthode ne fera à elle seule gagner un ordre de grandeur de productivité.

Le CHAOS Report du Standish Group, 1994. Une enquête sur des projets informatiques américains :

Sort du projetPartCe que ça veut dire
Réussis16 %budget, délai et périmètre tenus tous les trois
En dérive53 %livrés, mais en retard, plus chers, ou amputés
Abandonnés31 %arrêtés avant livraison

Le rapport a été discuté depuis, sur sa méthode et sur sa définition du succès. Ce qui compte ici est son effet : il a installé dans toute la profession l'idée que le logiciel était en crise. Brooks dit qu'aucune méthode ne le sauvera, le CHAOS Report montre l'ampleur du problème. Au milieu des années 90, la profession sait qu'elle a un problème sérieux et n'a pas de réponse.

Le manifeste ne promettra d'ailleurs aucun gain de productivité, et ne prétendra pas supprimer la difficulté du logiciel. Il change ce qu'on en fait : arrêter de croire qu'on la maîtrise en la prévoyant mieux.

Snowbird, février 2001

17 personnes, 3 jours, et un accord que personne n'attendait.

Du 11 au 13 février 2001, 17 praticiens se réunissent à Snowbird, une station de ski de l'Utah. Ils viennent de courants différents, et pour la plupart concurrents :

QuiD'où il vient
Kent BeckExtreme Programming
Ken Schwaber et Jeff SutherlandScrum
Alistair CockburnCrystal
Martin Fowlerconception logicielle, refactoring
Robert C. Martinpratiques de développement, à l'origine de la réunion

Les 12 autres viennent de DSDM, de Feature-Driven Development, d'Adaptive Software Development. Tous praticiens, chacun défendant une façon de travailler qui contredit celle du voisin. Personne n'attend d'accord.

« Personnellement, je ne m'attendais pas à ce que ce groupe d'agilistes tombe un jour d'accord sur quoi que ce soit de substantiel. » Alistair Cockburn, cité par Jim Highsmith

Ils s'accordent quand même, mais sur peu : 4 phrases et 12 principes. Pas sur une méthode, pas sur des pratiques, pas sur un vocabulaire commun. Ce qu'ils publient est le point où leurs façons de travailler se recoupent, et ce point est petit.

Le texte, en entier

Les individus et leurs interactions plus que les processus et les outils
Des logiciels opérationnels plus que une documentation exhaustive
La collaboration avec les clients plus que la négociation contractuelle
L'adaptation au changement plus que le suivi d'un plan
« Nous reconnaissons la valeur des seconds éléments, mais privilégions les premiers. » Cette phrase fait partie du manifeste.

Ce que « plus que » change. Le manifeste garde les processus, la documentation, les contrats et les plans. Il dit lequel des deux l'emporte quand il faut arbitrer.

FormulationCe qu'elle voudrait dire
« au lieu de »la colonne de droite disparaît
« plus que »les deux existent, et on sait qui gagne en cas de conflit

Un arbitrage n'a lieu que si les deux termes ont de la valeur. Personne n'arbitre entre une chose utile et une chose inutile.

Le manifeste s'accompagne de 12 principes qui détaillent ces 4 valeurs.

Ce que le manifeste ne contient pas

Le manifeste fait 81 mots, un peu plus de 300 avec les 12 principes. Voici des mots que tout le monde associe à l'agilité et qui n'y figurent nulle part :

Mot absent du texteD'où il vient
sprintScrum
daily, mêlée quotidienneScrum
rétrospectiveScrum, et avant lui les project retrospectives de Norman Kerth
Product Owner, Scrum MasterScrum
story point, vélocitéXP, puis pratique courante
user storyExtreme Programming
backlogScrum
itération de 2 semainespratique d'équipe, jamais prescrite
le mot « Scrum » lui-même—

La seule indication de durée est dans le principe 3 : « des cycles de quelques semaines à quelques mois et une préférence pour les plus courts ». Une fourchette et une préférence. Aucune cérémonie, aucun rôle, aucun outil, aucun indicateur : le manifeste donne une direction et s'arrête là.

Chacun a rempli ce vide avec ses propres pratiques. 25 ans plus tard, on trouve sous le mot « agile » des choses qui se contredisent : Scrum, Kanban, SAFe, des certifications, des rituels appliqués sans avoir lu les 4 phrases. Le texte n'a aucun moyen de se défendre contre ces usages, et c'est le reproche le plus courant qu'on lui fait.

À quoi sert un texte qui ne dit pas quoi faire

À arbitrer. Une règle dit quoi faire dans les situations prévues, un cap dit quoi faire dans les autres. Pour savoir si on le suit bien, on regarde ce qui sort : est-ce qu'on livre quelque chose d'utilisable régulièrement, est-ce que les gens qui savent peuvent décider, est-ce qu'on change d'avis quand on apprend. Aucune de ces questions ne se lit sur un tableau de bord de conformité.

Prévoir, ou apprendre

Deuxième nœud. Le manifeste est court, mais il change la façon dont on croit connaître ce qu'on va construire.

Le modèle qui domine avant 2001 repose sur une idée simple : on peut savoir à l'avance ce qu'il faut construire. On spécifie, on planifie, on exécute, on contrôle l'écart. Ça marche quand ce qu'on fabrique est connu d'avance.

Le manifeste part d'un autre constat : dans le logiciel, on ignore ce que l'utilisateur voudra, ce que la technique permettra, où sera le marché dans 6 mois. La connaissance se produit en faisant.

Prévoir puis contrôlerFaire, observer, apprendre, adapter
Ce qu'on sait au départl'essentiel, à préciserpeu, et on le sait
Rôle du planla référence à tenirl'hypothèse du moment
Un écart au planun incident à corrigerune information à intégrer
Source de la connaissancel'analyse, avantle retour du réel, pendant
Question de pilotage« avons-nous respecté le plan ? »« est-ce que ce qu'on fait a encore du sens ? »

Trois déplacements suivent de là, et ce sont eux qui touchent le travail d'un dirigeant.

La définition du succès

Dans le premier modèle, un projet conforme au plan est réussi, même si ce qu'il livre ne sert plus à personne. Le manifeste déplace la preuve vers ce qui est livré et utilisé : un plan tenu à la lettre sur un produit devenu inutile est un échec, un plan abandonné parce qu'on a trouvé mieux est un succès.

Les deux questions, à poser telles quelles

Première question : « Est-ce qu'on a fait ce qu'on avait dit ? »

Seconde question : « Est-ce que ce qu'on fait a encore du sens et de la valeur ? »

Les deux sont légitimes. Le manifeste dit laquelle passe devant quand elles se contredisent.

Les relations humaines font partie de la production

Dans un modèle prédictif, la communication et la confiance sont des conditions de confort : on les traite quand il reste du temps, elles ne figurent dans aucun tableau de bord. La première valeur les met au centre : si la connaissance se produit en faisant, elle circule entre les personnes, et ce qui l'empêche de circuler abîme le produit. Une information qui ne remonte pas, une objection qu'on n'ose pas dire, une décision prise sans ceux qui savent : ce sont des défauts de production.

L'autorité se déplace

Le déplacement le plus lourd de conséquences. Deux principes portent dessus :

« Réalisez les projets avec des personnes motivées. Fournissez-leur l'environnement et le soutien dont ils ont besoin et faites-leur confiance pour atteindre les objectifs fixés. »
« Les meilleures architectures, spécifications et conceptions émergent d'équipes autoorganisées. »

Si les décisions se prennent au moment où l'information arrive, elles ne peuvent pas toutes remonter :

C'est là que se situe ce que beaucoup d'entreprises appellent gouvernance partagée. Le terme n'est pas dans le manifeste et ne recouvre pas la même chose partout : sociocratie, holacratie, ou le plus souvent une formule maison.

Une question utile

Quand une organisation parle de gouvernance partagée, quelles décisions l'équipe peut-elle prendre sans demander une validation ?

Une liste de décisions concrètes renseigne mieux qu'une définition générale. Elle montre où se trouve réellement le pouvoir d'agir.

Relier les pratiques au manifeste

Trois pratiques courantes permettent de voir comment les valeurs se traduisent dans le travail.

Pour comprendre une pratique agile, trois questions suffisent :

  1. À quelle valeur du manifeste cette pratique se rattache-t-elle ?
  2. À quel principe ?
  3. Qu'est-ce que cette pratique coûte ? Qu'est-ce qu'on perd en la faisant ?

La troisième question montre le compromis. La colonne de droite conserve une valeur réelle : choisir davantage d'interactions demande de rendre les personnes disponibles ; choisir l'adaptation retire une part de prévisibilité.

Trois exemples

Pratique 01 · le Daily Scrum

Valeur : les individus et leurs interactions plus que les processus et les outils.

Principe : « la méthode la plus simple et la plus efficace pour transmettre de l'information est le dialogue en face à face ».

Ce que ça coûte : il faut être disponible au même moment, tous les jours. Une information seulement orale se retrouve aussi moins facilement plusieurs mois plus tard.

Pratique 02 · la priorisation du backlog

Valeur : l'adaptation au changement plus que le suivi d'un plan.

Principe : « accueillez positivement les changements de besoins, même tard dans le projet ».

Ce que ça coûte : certains sujets restent en bas de la liste et peuvent ne jamais être traités. Le contenu lointain du plan reste donc moins prévisible.

Pratique 03 · la rétrospective

Principe : « à intervalles réguliers, l'équipe réfléchit aux moyens de devenir plus efficace, puis règle et modifie son comportement en conséquence ». Principe 12, le seul qui porte sur l'équipe plutôt que sur le produit.

Valeur : les individus et leurs interactions.

Ce que ça coûte : du temps pris sur la production et une discussion parfois inconfortable sur ce qui n'a pas marché.

À retenir

Aucune de ces pratiques n'est prescrite par le manifeste. Leur caractère agile dépend de la boucle d'apprentissage qu'elles créent et de la valeur qu'elles servent.

Le texte, et où le trouver

Les 12 principes du manifeste
  1. Notre plus haute priorité est de satisfaire le client en livrant rapidement et régulièrement des fonctionnalités à grande valeur ajoutée.
  2. Accueillez positivement les changements de besoins, même tard dans le projet. Les processus Agiles exploitent le changement pour donner un avantage compétitif au client.
  3. Livrez fréquemment un logiciel opérationnel avec des cycles de quelques semaines à quelques mois et une préférence pour les plus courts.
  4. Les utilisateurs ou leurs représentants et les développeurs doivent travailler ensemble quotidiennement tout au long du projet.
  5. Réalisez les projets avec des personnes motivées. Fournissez-leur l'environnement et le soutien dont ils ont besoin et faites-leur confiance pour atteindre les objectifs fixés.
  6. La méthode la plus simple et la plus efficace pour transmettre de l'information à l'équipe de développement et à l'intérieur de celle-ci est le dialogue en face à face.
  7. Un logiciel opérationnel est la principale mesure d'avancement.
  8. Les processus Agiles encouragent un rythme de développement soutenable. Ensemble, les commanditaires, les développeurs et les utilisateurs devraient être capables de maintenir indéfiniment un rythme constant.
  9. Une attention continue à l'excellence technique et à une bonne conception renforce l'Agilité.
  10. La simplicité, c'est-à-dire l'art de minimiser la quantité de travail inutile, est essentielle.
  11. Les meilleures architectures, spécifications et conceptions émergent d'équipes autoorganisées.
  12. À intervalles réguliers, l'équipe réfléchit aux moyens de devenir plus efficace, puis règle et modifie son comportement en conséquence.